Le 13 septembre 1999, une explosion nucléaire sur la face cachée de la Lune est censée avoir arraché notre satellite à l’orbite terrestre, l’envoyant dériver dans l’espace avec 311 habitants à son bord. C’est le postulat de départ de Cosmos 1999, série culte de Gerry et Sylvia Anderson diffusée dès 1975. Et c’est aussi, dès le premier épisode, ce qui a fait bondir la communauté scientifique.
À retenir
- Un célèbre vulgarisateur scientifique du XXe siècle a compté au moins une erreur physique par épisode
- La réaction du producteur face aux critiques révèle une philosophie créative radicalement différente
- Le vrai scandale n’est peut-être pas scientifique, mais narratif
Un scénario que la physique refuse d’avaler
Le problème saute aux yeux de n’importe quel astronome, même amateur. Isaac Asimov a critiqué l’exactitude scientifique de la série en soulignant que toute explosion capable d’éjecter la Lune de son orbite la ferait en réalité voler en éclats, et que même en sortant d’orbite, il lui faudrait des milliers d’années pour atteindre l’étoile la plus proche. Un détail qui change tout : à ce rythme-là, les 311 Alphans auraient eu largement le temps de mourir de vieillesse avant de croiser le moindre extraterrestre.
Les commentateurs français n’ont pas été plus tendres. Certains ont relevé qu’une explosion sur la face cachée de la Lune ne pousserait pas le satellite vers l’infini mais au contraire vers la Terre. l’odyssée cosmique aurait dû s’arrêter avant même de commencer, dans un crash bien moins spectaculaire qu’un voyage interstellaire. Asimov, connu pour son exigence scientifique autant que pour ses romans, aurait résumé la chose d’une formule bien sentie : « il y a au moins une erreur scientifique par épisode ».
Le paradoxe, c’est que le même Asimov n’était pas hostile à la série par principe. Il a salué la représentation superbement précise du mouvement en apesanteur lunaire et le design de production clinique et réaliste, précisant toutefois que son jugement se basait uniquement sur l’épisode pilote. : la Lune qui explose, non ; les astronautes qui bondissent dans le vide, oui.
La réponse de Gerry Anderson : deux mots et une philosophie
Face à ce déluge de critiques scientifiques, Gerry Anderson n’a jamais tenté de défendre la crédibilité astrophysique de son show. Sa réponse tient en une punchline restée célèbre. Face à Isaac Asimov qui pointait qu’une explosion capable d’éjecter la Lune de son orbite la détruirait plutôt, Gerry a simplement haussé les épaules : « So what? » avant d’ajouter « C’était de la science-fiction, pas de la prédiction scientifique. »
Cette phrase résume toute la démarche créative du couple Anderson. Leur objectif n’a jamais été de produire un documentaire déguisé, mais d’utiliser l’espace comme un terrain de jeu narratif et philosophique. Gerry et Sylvia Anderson ont été surpris et déçus que le public, comme les critiques, ne leur accorde jamais la même suspension d’incrédulité offerte à d’autres programmes de science-fiction. Un comble pour une série qui, à l’époque, représentait la production la plus coûteuse jamais réalisée pour la télévision britannique.
Il faut dire que le budget colossal ne se voyait pas seulement dans le postulat de départ. Le soin apporté aux décors, aux miniatures et aux costumes tranchait avec l’invraisemblance du scénario, créant ce contraste unique qui a longtemps divisé la critique entre émerveillement visuel et exaspération scientifique.
Une crédibilité scientifique à géométrie variable selon les saisons
Le plus savoureux dans cette histoire, c’est que la série elle-même semblait consciente de son problème. La première saison tentait au moins de justifier certains phénomènes par une pseudo-cohérence interne. Les épisodes suivants suggèrent que la Lune atteint les étoiles en traversant des trous de ver et des tunnels hyperspatiaux, un élément d’intrigue rendu plus explicite dans des épisodes de la seconde saison, notamment pour expliquer comment un simple caillou céleste pouvait croiser autant de civilisations extraterrestres en si peu de temps.
Mais cette tentative de rattrapage scientifique a fait long feu. Quand la production a changé de mains pour la seconde année, avec l’arrivée du producteur américain Fred Freiberger, la rigueur a cédé la place au spectacle pur. L’approche relativement prudente et réfléchie de la première année, qui cherchait à équilibrer crédibilité scientifique et drame narratif, a été largement abandonnée pour la seconde saison, où les phénomènes cosmiques sont entièrement au service d’une aventure aussi rapide qu’invraisemblable. Autant dire que les astronomes qui espéraient une explication tardive à l’énigme de la Lune errante en ont été pour leurs frais.
L’ironie ultime, c’est que la date fatidique du 13 septembre 1999 est bel et bien arrivée, dans notre monde réel, sans le moindre soubresaut lunaire. Ce qui ne s’est pas produit, c’est que la Lune ait été arrachée à l’orbite terrestre, précipitant les 311 hommes et femmes de Moonbase Alpha loin dans l’espace, incapables de rentrer chez eux. Presque cinquante ans après sa diffusion, la série reste un cas d’école amusant : celui d’une fiction assumant pleinement son invraisemblance de départ, quitte à s’attirer les foudres du plus rigoureux des vulgarisateurs scientifiques du XXe siècle. Une leçon qui pourrait bien inspirer certains blockbusters actuels, encore obsédés par une crédibilité scientifique que le public, au fond, ne leur demande peut-être pas vraiment.
Sources : letemps.ch | gerryanderson.com