Vingt mille consoles vendues sur les quarante mille livrées. Voilà le bilan peu glorieux des premiers mois de la Nintendo Entertainment System sur le sol français, à l’automne 1987. Deux ans après son triomphe américain, la petite boîte grise censée relancer l’industrie du jeu vidéo mondial se heurte à un mur bien français : des acheteurs échaudés, des rayons encombrés et une méfiance tenace envers tout ce qui ressemble à une console de salon.
À retenir
- Pourquoi les rayons français restent encombrés de NES invendues dès octobre 1987 ?
- Comment le krach de 1983 a-t-il façonné la méfiance des consommateurs français ?
- Qu’est-ce qui a fait basculer le marché français en faveur de Nintendo un an plus tard ?
Un marché encore traumatisé par le krach de 1983
Pour comprendre ce blocage, il faut remonter quatre ans en arrière. Le krach du jeu vidéo de 1983 a frappé de plein fouet les États-Unis, où de nombreux constructeurs de consoles de jeux vidéo et d’entreprises liées à cette activité ont dû déclarer faillite. Le symbole de ce fiasco reste ce jeu E.T. dont des milliers d’exemplaires invendus sont enterrés dans le désert du Nouveau-Mexique, une légende urbaine confirmée par une fouille archéologique en 2014.
En Europe, le choc a été plus feutré, mais pas inexistant pour autant. L’industrie du jeu vidéo tint bon en Europe, néanmoins un krach similaire eut lieu à cause de la saturation du marché des ordinateurs de bureau au Royaume-Uni en 1984. En France, le mécanisme est différent mais l’effet ressemble : les consommateurs ont vu défiler tant de machines concurrentes, tant de promesses non tenues, qu’ils ont fini par se détourner purement et simplement des consoles dédiées.
Le témoignage d’un contemporain sur un forum spécialisé résume bien l’ambiance de cette période charnière : au début des années 80, le rayon des jeux vidéo d’un supermarché regorgeait de machines diverses, mais dès 1983 les consoles c’est devenu totalement has been et la micro a envahi le marché. Un magazine référence de l’époque, Tilt, allait même jusqu’à annoncer leur disparition définitive. Dans ce climat, difficile de convaincre qui que ce soit qu’une nouvelle console japonaise allait tout changer.
La France, pays de la micro plutôt que de la console
Contrairement aux États-Unis, l’Hexagone a pris un chemin de traverse. Plutôt que de miser sur des machines fermées, uniquement dédiées au jeu, les familles françaises se sont tournées vers les micro-ordinateurs, jugés plus polyvalents et plus « sérieux ». On informe les foyers occidentaux que désormais les ordinateurs sont à la portée de tous et peuvent rendre de multiples services à toute la famille, si bien que de nombreuses familles boudent les consoles, provoquant ce fameux krach.
Amstrad, Thomson, Commodore : ces noms résonnent encore aujourd’hui chez les trentenaires et quadragénaires nostalgiques. Les micro-ordinateurs Amstrad et Thomson TO7-70 connaissent un certain succès, une popularité due aux programmes éducatifs soutenus par l’État et à leur accessibilité, renforcée par le plan Informatique pour tous lancé en 1985. Un ordinateur, ça sert à faire ses devoirs, à s’initier à la programmation, à jouer aussi bien sûr, mais jamais uniquement à ça. Une console, elle, ne sert « qu’à » jouer : un argument de poids pour des parents des années 80, souvent réticents à l’idée d’un gadget à usage unique.
Résultat : quand Nintendo pointe le bout de son nez sur le marché français, la partie est loin d’être gagnée. Le constructeur japonais n’est même pas franchement connu du grand public hexagonal. SEGA était clairement une marque plus connue de par leurs bornes d’arcade, quand Nintendo était surtout connu pour ses Game & Watch. Autant dire que le nom NES ne dit alors rien à personne, ou presque.
Octobre 1987 : l’arrivée dans l’indifférence relative
C’est dans ce contexte tendu que la Nintendo Entertainment System débarque enfin en France, avec deux bonnes années de retard sur les États-Unis. Sortie en 1985 aux États-Unis, la console arrive fin octobre 1987 en France, distribuée par Mattel. Mais la mise en place du lancement tourne au calvaire logistique : le distributeur ASD attend patiemment 40 000 unités qui ont du mal à arriver, les containers censés être livrés en septembre ne sont finalement déchargés que deux mois plus tard.
Le mal est fait. La console arrive en octobre 1987 en France et les débuts sont difficiles, avec seulement 10 000 consoles vendues sur les 40 000 présentes sur le territoire, un échec expliqué par le retard de livraison et une mauvaise campagne promotionnelle. Pire : la première publicité télévisée n’arrive que pour Noël 1987, soit deux mois après la sortie Officielle de la console. pendant deux mois entiers, la NES est restée sur les étagères sans que personne, ou presque, ne sache seulement qu’elle existait.
Côté catalogue, le lancement n’est pourtant pas totalement dégarni : lorsque la NES débarque en France, fin octobre 1987, 27 jeux sont prévus pour accompagner le lancement, même si certains titres annoncés ne verront finalement jamais le jour sur les étals hexagonaux. La console elle-même est proposée à un tarif conséquent pour l’époque, coûtant initialement 1190 francs, avant de connaître rapidement des packs bundle accompagnés d’un jeu comme Duck Hunt, Super Mario Bros ou Gyromite, pour 990 francs.
Le sursaut viendra l’année suivante, porté par le bouche-à-oreille et par un jeu qui allait devenir culte. C’est au cours de l’année 1988 que la console commence à se vendre correctement en France, dépassant la barre des 43 000 exemplaires, et c’est à partir de cette même année qu’elle devient un succès mondial. Un basculement qui doit beaucoup à Super Mario Bros., capable à lui seul de justifier l’achat de la machine.
Ce démarrage laborieux n’a rien d’anecdotique : il explique pourquoi, encore aujourd’hui, une bonne partie des développeurs français des années 80 et 90 a grandi sur Amstrad ou Thomson plutôt que sur console. La scène entière des développeurs français de ces décennies a été influencée par les jeux sur micro-ordinateurs, les consoles n’ayant pas vraiment décollé avant 1990. Une singularité tricolore que peu de marchés européens ont connue avec une telle intensité, et qui a longtemps façonné le paysage vidéoludique français, bien après que Mario ait fini par convaincre tout le monde.
Sources : phonandroid.com | nintendo-museum.fr