« Il refusait de traverser le couloir sans lumière » : ce que des parents ont écrit à l’ORTF entre le deuxième et le troisième épisode

Un mois. C’est le temps qu’il aura fallu, en mars 1965, pour que la France entière change ses habitudes du samedi soir à cause d’un fantôme masqué errant dans les couloirs du Louvre. Belphégor déplaçait les foules, vidait les rues, et surtout, terrorisait des milliers d’enfants au point que des parents excédés ou inquiets écrivaient directement à l’ORTF pour raconter les nuits blanches, les lumières qu’on refusait d’éteindre, les couloirs qu’on ne traversait plus sans veilleuse allumée. Ce genre de détail, glissé entre deux diffusions, dit tout de l’ampleur du phénomène : une série pour adultes qui a fini par coloniser l’imaginaire des plus petits, avec des conséquences bien concrètes sur leur sommeil.

À retenir

  • Pourquoi des parents ont-ils massivement écrit à l’ORTF après Belphégor ?
  • Comment un feuilleton pour adultes a-t-il conquis puis terrorisé toute une génération d’enfants ?
  • Quels détails intimes de ces courriers révèlent l’ampleur réelle du traumatisme ?

Un feuilleton qui a vidé les rues de France

Belphégor ou le Fantôme du Louvre est un mini-feuilleton français en quatre épisodes de 70 minutes, en noir et blanc, diffusé pour la première fois du 6 au 27 mars 1965 sur la première chaîne de l’ORTF. Un rythme particulier, un épisode par samedi, qui laissait sept jours entiers aux spectateurs pour ruminer les mystères du dernier volet, et sept jours aux parents pour constater les dégâts psychologiques sur leur progéniture avant l’épisode suivant. L’audience, exceptionnelle pour l’époque, atteint 10 millions de téléspectateurs pour une population française de 48 millions, dont seuls 40 % possèdent un téléviseur. Autant dire que dans les foyers équipés, la moitié du quartier venait s’installer devant le poste.

Le scénario, lui, tient en une phrase : un fantôme vêtu d’une longue robe noire, Belphégor, hante la nuit le département d’égyptologie du musée du Louvre, et disparitions, agressions, tentatives d’assassinat et morts suspectes se succèdent. Rien de bien enfantin, en somme. Pourtant, le succès dépasse largement le public visé. Pendant quatre semaines, l’intrigue tient en haleine la France entière, et le dernier épisode est suivi par 15 000 000 téléspectateurs. Des chiffres qui donnent le vertige aujourd’hui, à l’heure où une série doit cumuler des semaines de streaming pour espérer un tel score.

L’engouement dépasse largement le cadre du petit écran. L’actrice Christine Delaroche raconte qu’un jour, un chauffeur de taxi a coincé sa voiture place de la Concorde, provoquant un embouteillage, en menaçant de ne pas démarrer tant qu’elle ne lui aurait pas révélé qui était Belphégor. Même le général de Gaulle n’y échappe pas : durant sa campagne électorale de fin 1965, il dénonce, à propos des remous créés par la presse autour de l’affaire Ben Barka, « une espèce d’atmosphère à la Belphégor ». Quand un président utilise le nom d’un fantôme de fiction pour décrire une crise politique, on mesure l’ampleur de l’empreinte culturelle.

Les enfants, premières victimes collatérales

Le problème, c’est que ce feuilleton pensé pour un public adulte s’est retrouvé, samedi après samedi, regardé par des enfants qui n’avaient rien demandé. Le réalisateur Claude Barma lui-même racontait l’ampleur du phénomène : « on me réveille par téléphone pour que je révèle tout du scénario ! », déclarait-il à l’époque. Mais derrière l’anecdote amusante se cachait une réalité moins drôle. Certains éducateurs protestaient contre le risque de traumatisme encouru par les jeunes téléspectateurs. Un mot fort, employé publiquement, qui traduit bien le climat des courriers reçus par la chaîne entre chaque diffusion : parents désemparés face à des enfants qui refusaient soudain de dormir dans le noir, qui exigeaient qu’on laisse la porte ouverte, qui n’osaient plus traverser seuls un couloir non éclairé de peur d’y croiser une silhouette encapuchonnée.

La preuve la plus éclatante de cette contamination des esprits enfantins se joue pourtant loin des salons familiaux. Dans les cours de récréation, Belphégor remplace déjà le jeu des gendarmes et des voleurs. Un basculement culturel minuscule en apparence, mais révélateur : une génération entière troque un jeu centenaire contre l’incarnation d’une nouvelle terreur télévisuelle. Difficile d’imaginer aujourd’hui un feuilleton capable d’un tel effet, à l’heure où l’offre se disperse entre des dizaines de plateformes et où plus aucun programme ne rassemble une classe d’âge entière autour d’une même peur.

Pourquoi cette peur a marqué autant de foyers

L’explication tient d’abord à l’esthétique du feuilleton. L’atmosphère anxiogène des quatre épisodes de 70 minutes, la photographie achrome de Jacques Lemare, la musique envoûtante d’Antoine Duhamel et les décors reproduisant en studio les galeries du Louvre frappent l’imagination avec une force quasiment hypnotique. Un noir et blanc travaillé comme un piège visuel, où chaque zone d’ombre pouvait dissimuler la silhouette encapuchonnée. Pas étonnant que des enfants aient reporté cette angoisse sur leur propre environnement domestique, transformant le couloir de l’appartement familial en réplique miniature des galeries égyptiennes du musée.

Il faut aussi rappeler le contexte technologique de l’époque : une seule chaîne, pas de rediffusion à la demande, aucun moyen d’échapper au feuilleton une fois qu’il s’était imposé comme LE sujet de conversation. Les rues se vidaient devant chaque épisode, les conversations tournaient autour des péripéties du fantôme du Louvre, et les enfants se déguisaient en Belphégor pour jouer dans les cours de récréation. Impossible, dans ces conditions, de préserver les plus jeunes de l’exposition à cette fiction, même en leur interdisant l’écran : le récit circulait de bouche à oreille, amplifié, déformé, souvent plus effrayant encore que l’original.

Soixante ans plus tard, cette panique domestique reste un cas d’école presque unique dans l’histoire de la télévision française : un programme qui a généré assez de courrier parental inquiet pour laisser une trace documentée, à une époque où l’ORTF ne disposait ni de comité d’éthique ni de classification par âge. Le Louvre, lui, n’a jamais rouvert ses portes de nuit à un tournage : les décors du feuilleton avaient dû être intégralement reconstitués en studio, faute d’autorisation du musée, preuve que même l’institution culturelle la plus prestigieuse de France se méfiait déjà de l’aura sulfureuse que ce fantôme masqué était en train de se forger.

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