Le 16 mai 1986, la porte de douche s’ouvre. Pam découvre Bobby Ewing, son mari, vivant, souriant, savonneux, comme si de rien n’était. Le problème, c’est que Bobby est mort un an plus tôt, renversé par une voiture pour sauver Pam. Dans les derniers instants du final de la neuvième saison de Dallas, diffusé le 16 mai 1986, Pamela Ewing se réveille au son de l’eau qui coule et découvre son ex-mari Bobby Ewing, pourtant bien mort, écrasé par un véhicule, qui l’accueille avec un sourire. Quatre mois plus tard, la rentrée de la série confirmera le twist : toute une saison, 31 épisodes de deuils, de mariages et d’intrigues, vient de s’évaporer d’un coup de rideau de douche.
À retenir
- Une saison entière s’évapore d’un coup de rideau de douche
- Patrick Duffy revient après avoir quitté la série pour le cinéma
- Le twist a été gardé secret jusque devant les millions de téléspectateurs
Un an d’existence pour rien
L’histoire commence par un problème d’ego et de carrière. En 1985, Patrick Duffy décide de quitter Dallas, la série phénomène du prime time, et son personnage, Bobby Ewing, est renversé par une voiture et tué. L’acteur pensait que le cinéma allait enfin s’ouvrir à lui. Résultat ? Décevant. Aucun grand rôle ne pointe le bout de son nez, et pendant ce temps, la série tourne sans son personnage le plus consensuel.
Le vide laissé par Bobby ne se comble pas facilement. Après cinq saisons consécutives classées première ou deuxième aux audiences Nielsen, la série chute à la sixième place lors de la saison sans Bobby. Une baisse qui n’a rien d’anecdotique pour une série qui dominait jusque-là le classement face à sa rivale Dynasty. Le départ de Duffy coïncide avec un changement de direction en coulisses : le producteur exécutif historique Leonard Katzman est remplacé par Philip Capice, un changement qui irrite Larry Hagman, plus proche de Katzman et perdu sans Duffy sur le plateau. Le duo J.R./Bobby, moteur narratif depuis huit ans, tourne à vide sans son second pôle.
La solution vient d’ailleurs, presque par hasard. Larry Hagman et l’équipe parviennent à convaincre Duffy de revenir (son salaire qui double au passage aide beaucoup), et c’est la femme de l’acteur, Carlyn Rosser, qui suggère en plaisantant que la seule façon de faire fonctionner ce retour serait que tout ait été un rêve. L’idée, née d’une blague de couloir, devient le scénario le plus commenté de la décennie.
Un tournage gardé secret jusqu’au dernier moment
Le twist ne fonctionne que parce que personne ne le voit venir. L’agence Associated Press qualifiera la scène de « plus célèbre scène de douche depuis Psychose », et selon Patrick Duffy lui-même, ni les acteurs, ni l’équipe technique, ni même les dirigeants de CBS n’étaient au courant qu’elle avait été tournée. Une discrétion presque militaire pour une production qui tourne habituellement à ciel ouvert, entre plateaux surveillés et scripts qui circulent.
Le tour de passe-passe technique est presque plus impressionnant que le scénario. La scène a été montée en moins d’une heure avant la diffusion, et Victoria Principal, qui incarnait Pam, n’avait même pas été sur le plateau avec Duffy : elle réagissait en réalité à un autre acteur dans la douche. Concrètement, l’actrice ignorait tout du twist qu’elle venait de tourner. Elle pensait filmer une scène banale avec son nouveau mari fictif, Mark. Les scènes de Duffy avaient été filmées sous couvert d’un tournage de publicité pour du savon, et on avait raconté au reste de la distribution que Pam allait simplement découvrir le corps de son nouveau mari dans la douche. Un mensonge de tournage digne d’un vrai complot de série B.
Pendant quatre longs mois, personne ne sait vraiment quoi penser de ce retour. CBS avait annoncé le retour de Duffy quelques semaines avant la diffusion de la scène, mais personne ne savait comment il reviendrait ni quel rôle il jouerait : un sosie maléfique de Bobby ? Un frère jumeau perdu de vue depuis longtemps ? Ce n’est qu’à la rentrée que le mystère se dissipe. Il faudra attendre la première de la saison suivante pour obtenir la réponse : Dallas avait décidé d’effacer la mort de Bobby et les 31 épisodes qui avaient suivi en en faisant un rêve de toute une saison vécu par Pam.
Le prix d’une résurrection
Effacer une saison entière, ce n’est jamais gratuit. Le rêve de Pam ne concerne pas que Bobby : toute une année de deuils, de remariages et d’intrigues secondaires disparaît avec lui. Cette neuvième saison, surnommée « la saison du rêve », s’achève sur le retour de Bobby et la révélation que sa mort et tous les événements qui ont suivi se sont déroulés dans le rêve de Pamela, rendant tous ces épisodes non canoniques pour la suite de la série. Le mariage de Pam avec un autre homme, les deuils traversés par toute la famille Ewing, les alliances nouées : tout ça n’a jamais existé.
Sans surprise, la distribution n’a pas toujours applaudi. Steve Kanaly, qui incarnait Ray Krebbs, confiera des années plus tard que plusieurs acteurs étaient furieux de voir leurs intrigues de la saison balayées d’un revers de main, un choix qui a eu un impact réel sur la série. Susan Howard, autre membre du casting, ira jusqu’à évoquer un vrai retour de bâton du public face à cette pirouette scénaristique.
Les chiffres, eux, racontent une histoire plus nuancée qu’on ne le pense. Kanaly évoquait une perte d’audience de 10% liée au sentiment de trahison des fans, mais la saison du rêve aurait en réalité rassemblé en moyenne 18,8 millions de téléspectateurs, contre 18,6 millions pour la saison suivante, soit un écart de à peine 1%, alors que la saison d’après connaîtra elle une baisse de 18%. le vrai décrochage du public n’est pas venu du twist en lui-même, mais de ce qui a suivi.
Ce qui frappe le plus, avec le recul, c’est la désinvolture du geste. Une chaîne américaine a osé rembobiner une année entière de fiction devant des dizaines de millions de foyers, sans prévenir personne, pas même ses propres acteurs. Le procédé a depuis inspiré des parodies mémorables, dont celle de la série Newhart, qui clôt toute son intrigue sur le même ressort comique. Mais aucune n’a jamais eu l’audace, ou le culot, de faire disparaître un an entier de rebondissements pour un simple bonjour sous la douche.
Sources : lesanneesrecre.com | youtube.com