Mon père ne prenait qu’une seule pellicule de 24 poses pour tout l’été : j’ai ri pendant des années avant de comprendre pourquoi il comptait chaque déclenchement

Vingt-quatre photos. Pas une de plus, jamais une de moins, pour couvrir juin, juillet et août. Enfant, je trouvais cette manie absurde, presque radine, chez un père qui pourtant n’était pas du genre à compter ses sous ailleurs. Il fallait attendre septembre, parfois octobre, pour découvrir enfin ce qu’il avait figé sur la pellicule glissée dans son appareil au début des vacances. Vingt ans plus tard, en fouillant dans une boîte à chaussures pleine de négatifs jaunis, j’ai enfin compris ce que représentait, pour lui, chaque déclenchement.

À retenir

  • Un père qui refuse de « gaspiller » ses 24 poses annuelles : une manie d’enfance qui semblait ridicule
  • Le vrai coût caché : entre pellicule, développement et tirage, chaque photo valait 1 à 2 euros
  • Comment cette contrainte matérielle a façonné une philosophie oubliée de la photographie

Une pellicule, un été : le rituel qui me faisait lever les yeux au ciel

Le geste revenait chaque année, immuable. Premier jour de vacances : mon père ouvrait le boîtier de son appareil argentique, glissait la pellicule, refermait le dos avec ce petit claquement sec, et annonçait le chiffre comme une sentence. Vingt-quatre poses. Pas trente-six, format pourtant plus courant et à peine plus cher. Vingt-quatre, un chiffre qui sonnait comme une limite volontairement basse.

Ce qui m’agaçait, gamin, c’était son sens du tri absurde à mes yeux. Un feu d’artifice raté ? Il ne rappuyait pas. Un cousin qui grimaçait sur la photo ? Tant pis, elle restait, il ne « gaspillait » pas un déclenchement pour recommencer. Je me souviens d’un jour de plage où j’avais construit un château de sable immense, où j’avais réclamé une photo, et où il avait répondu qu’il « gardait ses poses pour la fin du séjour ». Résultat ? Le château a disparu avec la marée, sans témoin. J’ai boudé toute la soirée.

Pourquoi chaque déclenchement comptait vraiment

Ce que je prenais pour de l’avarice était en réalité un calcul précis, presque comptable. Une pellicule de 24 poses, aujourd’hui encore, coûte autour de 13 euros à l’achat pour un modèle grand public comme l’Ultramax 400. Une pellicule couleur Kodak Ultramax 400 Iso de 36 poses est proposée à 12,99 €. Mais l’achat n’était que la moitié de l’addition. Il fallait ensuite faire développer et tirer les photos, une étape qui, chez les photographes amateurs de l’époque comme aujourd’hui, pèse au moins autant que la pellicule elle-même dans le budget. Il faut payer environ 30 € pour acheter et développer une pellicule, et à ces tarifs, il convient d’ajouter le coût du développement et des tirages.

Trente euros. Pour une famille de l’époque, avec deux ou trois enfants et un été à couvrir, ce n’était pas un détail. Chaque déclenchement de l’appareil avait donc, littéralement, un prix : entre un et deux euros la photo une fois tous les frais additionnés. Comptez le nombre de fois où vous dégainez votre smartphone en une seule après-midi de plage aujourd’hui, et vous comprendrez pourquoi mon père réfléchissait avant d’appuyer. Il ne photographiait pas un moment : il investissait dans un souvenir, avec un budget serré et une seule tentative.

Il y avait aussi la question du tirage papier. Contrairement au numérique où l’on supprime sans regret, chaque négatif développé se transformait en photo imprimée, qu’on le veuille ou non. Rater un cliché ne coûtait pas seulement une pose gâchée : ça coûtait aussi le prix du tirage d’une photo floue ou mal cadrée qui finirait dans l’album quand même. Cette contrainte forçait une forme de discipline qui a aujourd’hui presque disparu.

Ce que cette économie de la rareté m’a appris, des décennies plus tard

Le plus étonnant, c’est que cette logique de rationnement n’a pas disparu avec le numérique. Elle revient, portée par une génération qui n’a pourtant jamais connu la contrainte matérielle de la pellicule. La photographie argentique connaît un spectaculaire renouveau, séduisant une nouvelle génération prête à redonner vie aux pellicules et aux appareils d’antan. Et Bien qu’il existe des vétérans, des éternels passionnés, environ 50 % de la clientèle des labos spécialisés a moins de 30 ans, cette génération causant la résurgence du médium.

Ce regain n’est pas gratuit, au sens propre. Le prix des pellicules a beaucoup augmenté en post-covid, et certains jeunes photographes abandonnent la pratique pour des raisons purement financières, faute de pouvoir suivre le rythme des coûts. Ce que mon père vivait par nécessité budgétaire, ces jeunes le redécouvrent par choix esthétique : ralentir, réfléchir avant de déclencher, accepter qu’une seule prise de vue vaille mieux que dix prises bâclées. Le retour à l’argentique, loin d’être une simple mode nostalgique, s’ancre dans une volonté de ralentir, de comprendre l’essence de la photographie, et de retrouver une certaine matérialité dans l’image.

Je repense souvent à ce château de sable jamais photographié. À l’époque, j’y voyais de la mesquinerie. Aujourd’hui, j’y vois presque une leçon d’économie domestique appliquée à la mémoire : quand chaque image a un coût réel, on n’immortalise que ce qui compte vraiment, et on garde le reste pour la tête, pas pour l’album. Nos téléphones débordent de milliers de clichés qu’on ne regardera jamais deux fois. Mon père, lui, avait vingt-quatre chances par été. Il ne les a jamais gâchées, et c’est peut-être pour ça que je me souviens encore, avec une précision presque physique, de chacune des photos qu’il a fini par développer, dix ans après les avoir prises.

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