Vingt-quatre épisodes, une saison, puis plus rien. Aux États-Unis, la série s’arrête net en février 1972, victime d’audiences décevantes face à un mastodonte de l’époque. En France, elle devient un monument de la culture télé populaire, rediffusée pendant des décennies, cultivée comme un trésor familial. Le titre original ? The Persuaders! Le titre français ? Amicalement vôtre. Et l’écart entre les deux versions raconte une histoire fascinante sur le pouvoir du doublage.
À retenir
- Une série britannique avec Roger Moore et Tony Curtis flop en Amérique mais triomphe en France sous le titre Amicalement vôtre
- Le doublage français invente des répliques qui n’existaient pas dans le script original anglais
- L’adaptation allemande a tellement influencé la version française qu’elle a été traduite de l’allemand plutôt que de l’anglais
Un flop retentissant sur son propre marché
La série met en scène un duo improbable : Lord Brett Sinclair, aristocrate britannique interprété par Roger Moore, et Danny Wilde, self-made man new-yorkais campé par Tony Curtis. Il s’agit d’une série télévisée britannique en 24 épisodes de 50 minutes, créée par Robert S. Baker et diffusée entre le 17 septembre 1971 et le 25 février 1972 sur le réseau ITV, avec Roger Moore dans le rôle de Lord Brett Sinclair et Tony Curtis dans celui de Daniel Wilde. Sur le papier, tout est réuni pour cartonner : deux stars, des voitures de sport, un générique signé John Barry, le compositeur de James Bond.
Le problème, c’est le marché américain. Concurrencée notamment par Mission impossible, la série ne convainc pas le public américain, et le succès mitigé, le départ de Roger Moore pour le cinéma ainsi que l’échec de la diffusion aux États-Unis où seuls 20 des 24 épisodes produits sont diffusés sur le réseau ABC, entraînent l’arrêt de la série, le réseau américain étant le financier principal. Pas d’audience outre-Atlantique, pas de saison 2. Roger Moore, de toute façon, avait déjà un pied dans le smoking de James Bond, prêt à succéder à Sean Connery.
Un critique anglophone résume bien le paradoxe : la série a malgré son style et son esprit indéniables, inexplicablement peiné à trouver un public américain, intended as a transatlantic hit, cancelled by ABC after only one season of 24 episodes. Vingt-quatre épisodes pour construire un mythe, c’est peu. Et pourtant.
Le doublage qui a tout changé
C’est là que l’histoire bascule. En France, la série débarque en octobre 1972 sur la deuxième chaîne de l’ORTF, avec un doublage confié aux studios de Boulogne-Billancourt. Les voix françaises, Michel Roux pour Tony Curtis et Claude Bertrand pour Roger Moore, ne se contentent pas de traduire : elles réinventent. C’est une des rares séries dont le doublage ait été valorisant, l’immense succès en France et en Belgique étant dû en grande partie à l’excellent doublage, réalisé avec soin et prenant d’assez grandes libertés par rapport au texte d’origine, ajoutant du sel et un second degré dans les dialogues.
Le détail le plus savoureux, c’est que ce twist français ne sort même pas de nulle part : il vient d’Allemagne. La version allemande, signée Rainer Brandt, avait déjà transformé le script en profondeur. Le doublage allemand de The Persuaders! par Rainer Brandt est largement considéré comme une œuvre transformative, son usage de l’argot, de l’ironie et des sous-entendus créant une version connue sous le nom de Schnodderdeutsch, une réalité construite basée sur le son plutôt que sur la fidélité au script original. Et la France a suivi cette voie plutôt que celle de l’anglais d’origine : cette adaptation allemande fut si influente que la version française fut traduite à partir de l’allemand plutôt que de la source anglaise, contribuant à sa popularité en France.
Résultat : les spectateurs français ne regardaient pas la même série que les Américains ou les Britanniques. Les répliques cinglantes, les jeux de mots, l’ironie mordante entre Sinclair et Wilde, tout ça n’existait pas dans le script anglais original. On riait à des dialogues inventés de toutes pièces, un ton second degré ajouté après coup, transformant une série d’action correcte en comédie culte.
Un phénomène qui dépasse la France
La France n’est pas un cas isolé. Malgré son échec à s’imposer en Amérique, la série fut extrêmement populaire, en version doublée, dans de nombreux autres pays, notamment en Allemagne, en France et en Australie. En Italie aussi, sous le titre Attenti a quei due, elle devient un succès retentissant, un spectateur italien racontant même son regret que tout le monde ait été désolé que cette série télévisée ne dure qu’un an.
Le contraste est saisissant : là où les Anglo-Saxons voyaient une série d’action classique noyée dans la concurrence, l’Europe continentale a perçu, grâce au filtre du doublage, une comédie policière décalée et jubilatoire. Le générique de John Barry, lui, a fait l’unanimité partout, doublage ou pas.
Ce cas n’est pas unique dans l’histoire de la télévision. Il illustre un phénomène récurrent : le doublage n’est jamais une simple traduction, c’est une réécriture qui peut sauver ou couler une œuvre selon le talent de ceux qui s’en chargent. Aujourd’hui encore, la série continue d’être rediffusée et de circuler en DVD en Europe, portée par des générations de fans qui n’ont jamais vu la version originale anglaise, et qui ne s’en portent pas plus mal. Preuve que parfois, la copie peut éclipser l’original, et que la fidélité au script n’est pas toujours le chemin le plus court vers le statut culte.
Sources : slate.fr | franceinfo.fr