Mai 1987. Dorothée présente sa dernière émission sur Antenne 2 le mercredi 27, après neuf saisons à la tête de Récré A2. Quatre mois plus tard, elle revient à l’antenne, mais sur TF1 cette fois, accompagnée de quatre visages familiers du service public. L’opération scelle la naissance du Club Dorothée et, avec elle, l’arrivée massive des dessins animés japonais dans les foyers français.
- Dorothée et trois compagnons quittent Récré A2 pour lancer le Club Dorothée sur TF1 en septembre 1987
- Jacky, Patrick, Ariane et Corbier avaient chacun des trajectoires différentes avant de se rejoindre sur la chaîne privée
- AB Productions signe un contrat monstre pour fournir jusqu’à 2000 heures annuelles de programmes, principalement des mangas japonais
Un transfert qui tourne à la trahison
En mai 1987, Dorothée est sollicitée par TF1 pour diriger l’unité de programmes jeunesse de la chaîne nouvellement privatisée. Une offre à laquelle il est difficile de dire non : pour accompagner sa privatisation, TF1 débauche celle qui cartonne depuis presque 10 ans avec Récré A2 et lui offre une grande émission. De plus, la direction de l’unité jeunesse de la chaîne. Elle accepte.
La fuite prématurée du transfert dans la presse déclenche une brouille avec Jacqueline Joubert. La patronne historique de l’unité jeunesse d’Antenne 2, celle-là même qui avait fait de Récré A2 un empire, ne pardonnera jamais cette défection. Même si la proposition ne se refuse pas, elle restera fâchée avec Jacqueline Joubert, patronne de l’unité jeunesse de la 2, qui ne lui pardonnera pas sa « trahison ». Rendez-vous est pris pour le 2 septembre 1987, date de lancement de ce qui s’appelle encore Dorothée Matin.
Ariane, Corbier, Patrick et Jacky : quatre parcours, une seule décision
Pour animer l’émission, Dorothée s’entoure de quatre personnalités issues de Récré A2 : Ariane, Corbier, Patrick et Jacky. Sur le papier, l’image d’un exode collectif est saisissante. Dans les faits, la situation de chacun est plus nuancée que le récit d’un « départ groupé » ne le laisse penser.
Jacky avait en réalité anticipé le mouvement. Au moment de la constitution de l’équipe d’animateurs du Club Dorothée, Jacky avait déjà quitté Antenne 2 pour TF1 depuis un an, Patrick Simpson-Jones ne présentait plus Récré A2 depuis plusieurs années et Ariane Carletti n’en était pas une présentatrice titulaire. Jacky officiait sur TF1 dès 1986 avec l’émission Vitamine, avant de retrouver Dorothée pour le Club éponyme.
Patrick Simpson-Jones, lui, venait d’un autre univers : il était devenu l’officiel « joker » de William Leymergie dans l’émission Télématin qu’il présente à de nombreuses reprises entre 1985 et 1987. Fatigué de rester en coulisses selon ses propres mots, il saute sur l’occasion. En septembre 1987, il quitte le service public pour TF1 et rejoint son amie Dorothée sur l’équipe du Club Dorothée.
Ariane Carletti avait rejoint Récré A2 en 1980, engagée à l’origine pour un simple remplacement d’un mercredi. En 1980, parallèlement au théâtre, Ariane Carletti fait ses débuts à la télévision engagée par Jacqueline Joubert, alors directrice des programmes jeunesse d’Antenne 2, pour remplacer un mercredi après-midi Dorothée dans Récré A2, bloquée sur le tournage du film Pile ou face de Robert Enrico. Sept ans plus tard, elle suit naturellement Dorothée sur TF1, où elle deviendra son bras droit à l’écran pendant dix ans.
François Corbier, chansonnier repéré lui aussi par Jacqueline Joubert, complète le quatuor. Il devient coanimateur du Club Dorothée sur TF1 de 1987 à 1997. Il restera fidèle au poste jusqu’à la fin de l’émission, une décennie plus tard.
Le vrai contrat, celui qui a rempli les mercredis d’animés japonais
Le contrat qui a marqué durablement le paysage télévisuel français n’est pas seulement celui des animateurs. C’est celui, bien plus discret, signé entre TF1 et une toute jeune structure de production, AB Productions, fondée par Jean-Luc Azoulay et Claude Berda. AB Productions a alors le champ libre comme le rappelle Jean-Luc Azoulay : « TF1 était en demande de programmes. Au départ, on avait 300 à 400 heures à livrer par an et on a terminé par faire entre 1500 et 2000 heures ! » Un contrat qui explose littéralement son ambition d’origine.
Le problème, c’est que le catalogue de dessins animés occidentaux était déjà verrouillé. Le catalogue de dessins animés de TF1 était assez pauvre et toutes les autres séries avaient été achetées au niveau européen par Silvio Berlusconi, alors patron de la Cinq française. Les seules œuvres accessibles étaient les séries nippones. Azoulay et Berda n’avaient donc pas vraiment le choix, mais ce choix par défaut allait devenir une mine d’or. Ils connaissaient déjà Goldorak et Candy, rachetées à Jacques Canestrier, croyaient très fort à Bioman et ont acheté tous les autres : Les Chevaliers du Zodiaque, Dragon Ball, Juliette je t’aime.
Le mécanisme financier était simple. À la rentrée 1988, le Club Dorothée acquit un stock très important de dessins animés, pour la plupart en provenance du Japon car les tarifs défiaient toute concurrence. Les droits ont été négociés directement auprès des studios historiques : les producteurs Jean-Luc Azoulay et Claude Berda avaient acheté les droits de dessins animés à plusieurs maisons de production japonaises comme la Toei Animation ou la TMS.
Le succès dépasse rapidement toutes les projections. En 1988, AB signe un contrat de trois ans avec TF1 et décide d’investir entre 150 et 200 millions de francs pour créer ses propres infrastructures. Cinq ans après le lancement, le rythme de diffusion a doublé : durant la saison 1992/1993, l’émission compte près de 1200 heures de programmes sur l’année, soit le double du contrat signé en 1987, un record mondial. Le directeur des programmes jeunesse de TF1 à l’époque résumait le deal sans détour : « C’était un formidable deal pour AB. Pour TF1, c’était le moyen d’avoir une programmation jeunesse efficace, qu’ils avaient en quelque sorte sous-traitée à AB Productions. »
À son apogée, la formule occupait une place démesurée dans la grille. Le Club Dorothée a fini par occuper près de trente heures par semaine sur la chaîne, dont un total de huit heures réservées au seul mercredi. Huit heures de mangas et d’animés un jour de semaine sur une chaîne nationale : aucune émission jeunesse française n’a jamais reproduit ce format depuis.
Sources : vl-media.fr | nosanneesab.fr