Sora ouvre la bouche, et c’est la voix de votre enfance qui sort. Pas une imitation approximative, pas un comédien anonyme recruté à la va-vite pour un jeu vidéo de plus : la vraie voix, celle qui berçait vos mercredis après-midi devant une cassette usée jusqu’à la corde. C’est exactement ce qui s’est produit en 2002 avec Kingdom Hearts, ce crossover improbable entre l’univers de Final Fantasy et les Classiques Disney, sorti sur PlayStation 2. Et pour une génération de joueurs français, cette rencontre sonore a laissé une empreinte plus durable que n’importe quel boss de fin.
À retenir
- Kingdom Hearts a recruté les doubleurs officiels Disney français, pas des comédiens génériques
- Les joueurs reconnaissaient les voix avant même que les personnages n’apparaissent à l’écran
- Ce patrimoine sonore a mystérieusement disparu lors des rééditions modernes
Un pari que peu de studios auraient osé
Le jeu, développé par Square et distribué par Disney Interactive, est sorti le 28 mars 2002 au Japon et le 15 novembre 2002 en Europe sur PlayStation 2. Derrière cette date se cache une décision de production assez rare pour l’époque : plutôt que de confier le doublage à des comédiens généralistes de jeux vidéo, les équipes ont voulu mettre en vedette des comédiens connus pour les doublages des versions japonaise, anglaise et française, en utilisant si possible, les voix habituelles des personnages des films Disney utilisés dans le jeu. Si Dingo parlait dans le jeu, c’était avec la bouche du monsieur qui prêtait sa voix à Dingo depuis des années à la télévision.
Ce choix n’avait rien d’anecdotique. Un jeu vidéo de 2002, plateforme encore jugée mineure par beaucoup de studios de doublage, obtenait le même traitement qu’un long-métrage Disney classique. Le résultat ? Un casting français qui ferait pâlir bien des productions actuelles. D’autres grands noms du doublage français font aussi partie du casting comme Emmanuel Garijo, Roger Carel, Richard Darbois, Éric Métayer, Bernard Tiphaine ou encore Perrette Pradier. Pour les personnages originaux créés spécialement pour le jeu, comme Sora, Riku ou Kairi, la production a également soigné son choix : Donald Reignoux interprète le rôle de Sora, Mathias Kozlowski, celui de Riku, et Kelly Marot, qui a déjà doublé à plusieurs reprises Hayden Panettiere, tient celui de Kairi.
Ces voix qui venaient tout droit de la VHS familiale
Le détail qui change tout, c’est la méthode. Le studio n’a pas cherché des sosies vocaux : il a littéralement rappelé les comédiens en poste. Pour Pinocchio, Maléfique, le bouton de porte, Jafar, Ursula ou Mushu, les voix des personnages sont celles de Tous en Boîte, la série télévisée qui recyclait déjà les doublages des films. Même logique pour Hercule, dont les voix correspondent à celles de la série d’animation, ou pour l’univers de Peter Pan, dont les voix sont celles de Peter Pan 2 : Retour au Pays Imaginaire.
L’exemple le plus parlant reste sans doute Gérard Rinaldi, qui prête sa voix à Dingo dans le jeu. Cet acteur et chanteur est la voix officielle de Dingo, et on le retrouve aussi dans de nombreux dessins animés tels que La Belle et la Bête où il interprète Big Ben, mais aussi Grincheux dans Blanche Neige et les sept nains ou encore le chef Louis dans La Petite Sirène. Trois générations de dessins animés, une seule voix qui traverse les époques et débarque en 2002 dans les mains des joueurs, manette collée aux paumes. Voilà pourquoi tant de témoignages de l’époque évoquent ce sentiment troublant de reconnaître un timbre avant même que le personnage n’apparaisse à l’écran : le cerveau a fait l’association des années plus tôt, devant un écran de télévision, pas devant une console.
La suite, sortie en 2005, n’a pas dérogé à la règle. Là encore, la logique d’une suite a permis de retrouver la majorité des acteurs, chanteurs et doubleurs officiels de Disney pour l’adaptation française. Certains raccords frisent même l’obsession du détail : pour Le Roi Lion, la production a cherché à retrouver un maximum de voix originales, sachant que les seuls comédiens manquants étaient Jean-Philippe Puymartin pour Timon, Jean Piat pour Scar et Jean Reno pour Mufasa, remplacés par des comédiens déjà associés à ces rôles dans d’autres productions dérivées. Même Tron, personnage tiré du film de 1982, a retrouvé sa voix d’origine puisque Patrick Poivey double de nouveau Tron qu’il avait déjà interprété dans le film éponyme.
Pourquoi ce trésor sonore a fini par disparaître
Et puis, silence. Quand la série a migré vers les rééditions HD sur PS3 et PS4, la version française a tout simplement été laissée de côté. Un choix qui a provoqué une vague de déception durable chez les fans devenus adultes, ceux-là même qui ont grandi avec les voix françaises des personnages Disney. Pour Kingdom Hearts III, sorti en 2019, le constat a été identique : aucun doublage français officiel, alors même que la série avait construit une bonne partie de son identité sonore sur ce lien avec les VHS de l’enfance.
Face à ce vide, la communauté ne s’est pas résignée. Des développeurs bénévoles, réunis sous le nom Noxalus, ont mis au point un patch permettant de réintégrer les voix françaises d’origine dans la version Final Mix disponible sur PC, un travail qui a duré environ deux mois, l’équipe visant ensuite à faire le même traitement pour Kingdom Hearts II. Un groupe de fans est même allé plus loin sur le troisième épisode, en créant de toutes pièces un doublage français complet, faute d’officialisation par l’éditeur. La preuve que ce patrimoine vocal, loin d’être un simple détail technique, reste pour beaucoup une part entière de la mémoire ludique française. Vingt-quatre ans après sa sortie, ce petit jeu de crossover continue de prouver qu’un doublage bien pensé peut valoir toutes les prouesses graphiques du monde.
Sources : change.org | jeuxactu.com