Elle a émis six ans et accumulé 3,5 milliards de francs de pertes : le 12 avril 1992 à minuit, les salariés de La Cinq ont fait une dernière chose à l’antenne

J’ai suffisamment d’éléments. Rédaction de l’article.

Minuit, dimanche 12 avril 1992. Sur l’écran, un texte remplace brutalement les programmes : «La Cinq vous prie de l’excuser pour cette interruption définitive de l’image et du son». Pas de générique triomphal, pas de dernier clin d’œil léger. Une chaîne entière vient de mourir en direct, devant des millions de téléspectateurs médusés, et ses propres salariés filment leur propre enterrement.

Six ans plus tôt, en février 1986, il s’agissait de la première chaîne de télévision française privée et gratuite, la première chaîne gratuite depuis l’ORTF. Une aventure lancée par le politicien Jérôme Seydoux et le magnat des médias italien Silvio Berlusconi, dans un contexte électoral tendu où François Mitterrand espérait façonner un nouveau paysage audiovisuel avant les législatives de 1986. La Cinq débarque comme un OVNI dans le PAF : gratuite, populaire, parfois vulgaire aux yeux des critiques, mais terriblement regardée. Elle incarne, à sa manière, l’esprit décomplexé des années 80.

À retenir

  • Pourquoi une chaîne lancée avec tant d’espoir ne peut-elle survivre que six ans ?
  • Que se passe-t-il vraiment dans les studios quand on filme sa propre mort en direct ?
  • Comment 900 salariés refusent-ils d’y croire le lendemain matin ?

Une agonie financière qui dure des années

Le problème, c’est que La Cinq n’a jamais réussi à équilibrer ses comptes. Dès 1987, la chaîne accumule des déficits importants, les coûts élevés des programmes achetés à Berlusconi et les faibles revenus publicitaires aggravant la situation. Les changements d’actionnaires se succèdent comme des pansements sur une hémorragie : Robert Hersant entre au capital en 1987 avant que, sous le poids des dettes, il cède sa part au groupe Hachette de Jean-Luc Lagardère, qui récupère ses parts le 23 octobre 1990.

Hachette croit pouvoir redresser la barre. Le groupe reprend la chaîne en octobre 1990 dans l’espoir de redresser ses finances, et procède à une refonte complète de la programmation pour en faire une chaîne familiale généraliste. Mais les pertes continuent de s’accumuler. Un an plus tard, le verdict est sans appel : le groupe Hachette affichait un déficit de 1,1 milliard de francs (167 millions d’euros), et les pertes cumulées depuis sa création s’élevaient à 3,5 milliards de francs (533 millions d’euros). Rapporté à l’inflation d’aujourd’hui, c’est un gouffre qui donne le vertige, l’équivalent de plusieurs budgets annuels d’un grand groupe audiovisuel englouti en six ans seulement.

Face à cette situation, la direction dégaine l’arme la plus brutale : son PDG, Yves Sabouret, se voit contraint de licencier 576 salariés, soit les trois quarts du personnel de la chaîne. Un choc social qui précipite le dépôt de bilan. Le 31 décembre 1991, à 10 heures, le groupe Hachette dépose le bilan. La chaîne, déjà exsangue, entre dans son ultime chapitre.

Le sursaut Berlusconi, puis la chute inévitable

Face à cette débâcle annoncée, les salariés ne se laissent pas abattre sans réagir. Une association de défense se crée dès janvier 1992, portée notamment par le journaliste Jean-Claude Bourret, figure historique de la chaîne. Il y a même un espoir de dernière minute : le 16 janvier, Silvio Berlusconi propose un plan de sauvetage de La Cinq, mais le retire deux mois plus tard à cause des pressions du gouvernement, de l’influence de certains hommes politiques, et de l’hostilité des autres chaînes concurrentes montées en coalition. Une coalition qui rêvait carrément de récupérer la fréquence pour créer sa propre chaîne d’information.

Le plan de sauvetage s’effondre, et la sanction judiciaire tombe rapidement. Ne jugeant viable aucun des projets de reprise de la chaîne, le tribunal de commerce de Paris prononce la liquidation judiciaire de La Cinq, dont le passif approche les 4 milliards de francs. Cette fois, il n’y a plus de porte de sortie. La chaîne est condamnée à disparaître, et tout le monde le sait, y compris les 900 salariés encore en poste ce printemps-là.

Une soirée d’adieu filmée jusqu’au dernier instant

Le dimanche 12 avril 1992 se déroule alors comme une veillée funèbre télévisée. La dernière émission, Vive La Cinq, commence à 20h45, après le dernier journal de 20h00 présenté par Jean-Claude Bourret. Elle a lieu dans la rédaction de la chaîne, boulevard Péreire à Paris, avec tout le personnel. Pas de studio aseptisé, pas de mise en scène froide : ce sont les journalistes et les techniciens eux-mêmes, réunis dans leurs propres locaux, qui accompagnent la chaîne vers sa dernière image.

Filmés au milieu des salariés, Patrice Duhamel, le directeur de la rédaction, et les deux journalistes Jean-Claude Bourret et Marie-Laure Augry, investis dans la défense de la chaîne, égrenaient le compte-à-rebours final. Puis vient le moment fatidique. Un peu avant minuit, l’image rythmée par la musique d’Ainsi parlait Zarathoustra a laissé place à cette épitaphe en plein écran. Un choix musical qui n’a rien d’anodin : ce même thème avait déjà accompagné, quelques mois plus tôt, l’annonce des licenciements massifs lors du journal de 20 heures.

Ce que les caméras captent alors, c’est une émotion brute, loin de toute mise en scène télévisuelle habituelle. «Après le décompte final, mon assistante est venue dans mes bras, elle pleurait. Il y avait un silence de mort», raconte Jean-Claude Bourret, des années plus tard. Un silence de mort, littéralement : celui d’une rédaction entière qui vient de perdre son outil de travail en direct, devant tout le pays.

Le lendemain, une équipe qui refuse d’y croire

Le plus troublant, peut-être, se joue le lendemain matin. La rupture est si brutale que le cerveau collectif refuse d’admettre la réalité. «La quasi-totalité de la rédaction est revenue à son poste de travail. Il a fallu trois ou quatre jours pour que les gars arrivent à comprendre que la chaîne n’existait plus», glisse Jean-Claude Bourret. Des journalistes qui reprennent leur poste, par habitude, par déni, alors que les bureaux sont déjà vides de tout avenir professionnel.

Le bilan humain, lui, ne tardera pas à tomber. «Environ 900 personnes» ont perdu leur emploi, et Bourret lui-même connaîtra «pratiquement un an au chômage» avant de rebondir sur les ondes de RMC. Quant à la fréquence libérée, elle ne restera pas vacante longtemps : dès l’été, le gouvernement tranche et annonce que le service français de la chaîne franco-allemande Arte occuperait une partie des fréquences de La Cinq à partir du 28 septembre. Un symbole fort : après la télé populaire et commerciale, place à la culture institutionnelle. Trente-quatre ans plus tard, aucune autre chaîne nationale française n’a disparu de cette manière aussi spectaculaire, en direct, filmée par ses propres équipes jusqu’à la dernière seconde.

Laisser un commentaire