En tournant chaque plan avec des caméras vidéo en 2001, George Lucas a créé une image que presque aucune salle française ne pouvait projeter

Deux salles. C’est à peu près tout ce que la France comptait de cinémas capables de projeter L’Attaque des clones dans le format voulu par son réalisateur au printemps 2002. Pendant que George Lucas venait de tourner l’intégralité de son film sans une seule bobine de pellicule, une prouesse technique saluée dans le monde entier, les exploitants français, eux, restaient scotchés au 35 mm. Le fossé entre l’ambition numérique de Lucasfilm et la réalité du parc de projection tricolore a créé l’une des situations les plus paradoxales de l’histoire récente du cinéma : un blockbuster mondial, sorti dans plus de 800 salles en France, mais visible « comme prévu » dans une poignée d’entre elles seulement.

Le choix technique remonte au tournage, effectué entre juin et septembre 2000. Le tournage se déroule principalement aux studios de la Fox à Sydney en Australie, mais aussi en Tunisie, en Italie, en Espagne et en Angleterre. Et pour la première fois sur un long métrage de cette envergure, aucune caméra film à l’horizon. Le film est capturé entièrement dans le domaine numérique grâce à la Sony CineAlta HDW-F900, présentée en 2000 comme la première caméra de cinéma numérique au monde. Une machine développée main dans la main avec Panavision, capable de tourner en 24 images par seconde progressives, un standard jusque-là réservé au film argentique.

À retenir

  • George Lucas a forcé Sony à créer une caméra numérique révolutionnaire, mais l’industrie du cinéma n’était pas prête
  • Sur 836 salles françaises, la quasi-totalité a dû montrer une copie 35 mm dégradée du film original
  • Ce pari apparemment perdu en 2002 a finalement transformé l’industrie mondiale du cinéma pour les décennies suivantes

Une image révolutionnaire… pour l’époque

Vu d’aujourd’hui, le bilan technique a de quoi surprendre. Star Wars: Episode II – Attack of the Clones a été tourné en 1080p 8 bits, une définition que n’importe quel smartphone dépasse largement en 2026. La caméra était un modèle EFP 3-CCD 2/3 de pouce, qui capturait une vidéo composante compressée 3:1 en 1440 x 1080, enregistrée sur bande HDCAM. Une dynamique limitée à environ 7 diaphragmes, contre 14 ou 15 pour les capteurs modernes, ce qui explique pourquoi certains plans du film paraissent aujourd’hui un peu plats ou trop lisses par rapport à la texture du grain argentique.

Ce choix n’avait pourtant rien d’un caprice technique isolé. Lucas cherchait depuis des années à s’affranchir de la pellicule, contrainte notamment par les effets visuels colossaux de la prélogie. En coulisses, George Lucas avait poussé Sony à créer une caméra numérique spécifiquement pour l’utiliser sur Star Wars, accélérant la transition numérique de toute l’industrie. Le film garde malgré tout ses lettres de noblesse cinématographiques : il a été tourné avec les célèbres objectifs anamorphiques Panavision Primo, comme pour les deux premiers Star Wars.

80 salles dans le monde, une poignée en France

Voici où le récit devient franchement cocasse. Lucasfilm avait tourné le film en numérique, l’avait monté en numérique, rêvait de le distribuer et de le projeter en numérique de bout en bout. Le problème ? Les salles de cinéma, elles, n’avaient pas suivi. Seuls une quatre-vingtaine de cinémas dans le monde étaient équipés de projecteurs numériques en 2002, si bien que le film a dû être distribué à la fois en copies numériques et en copies argentiques classiques. Un chiffre dérisoire à l’échelle planétaire, et qui se réduisait à peau de chagrin une fois ramené au territoire français.

Malgré les efforts de Lucas pour convaincre les propriétaires de cinémas d’acheter des projecteurs numériques pour la sortie du film, seules quelques salles se sont équipées. En clair : sur les 836 salles françaises qui ont accueilli le film à sa sortie, la quasi-totalité s’est contentée de la copie 35 mm, tirée à partir du master numérique. L’image « brute », celle que Lucas avait pensée pixel par pixel, restait réservée à un club ultra confidentiel de spectateurs parisiens, principalement dans des complexes pilotes équipés à titre expérimental.

Le studio ne cachait pas ses intentions. Lucasfilm poussait pour que le public voie la vision de George Lucas telle qu’elle avait été pensée, en format numérique. Le producteur Rick McCallum ne mâchait pas ses mots dans la presse américaine à l’époque, expliquant que le studio comptait « utiliser toutes nos compétences marketing pour différencier » les salles numériques des salles traditionnelles et orienter le public vers les premières. Un discours qui sonnait presque comme une supplique adressée aux exploitants : équipez-vous, ou vos spectateurs rateront le vrai film.

Un pari perdu à court terme, gagné sur la durée

Sur le moment, le pari a des allures d’échec commercial pour la stratégie numérique. Le grand public français a très majoritairement découvert Anakin et Padmé sur une copie argentique dégradée par rapport à l’original, sans même le savoir. Le film n’en a pas moins cartonné : avec 5 713 593 entrées, il s’est classé cinquième au box-office français de l’année 2002, juste derrière Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre.

Mais l’histoire a fini par donner raison à Lucas sur le fond, même si la bascule a pris une décennie entière. Dix ans plus tard, The Hollywood Reporter estimait que 85 % des salles dans le monde étaient passées au numérique, un chiffre qui n’a fait que grimper depuis. Ce qui semblait relever du gadget coûteux et fragile en 2002, cette caméra vidéo capable de tourner à peine mieux qu’un caméscope haut de gamme, est devenu la norme absolue de l’industrie. Le format pellicule, lui, a basculé du statut de standard à celui de curiosité artisanale, réservé à quelques réalisateurs nostalgiques.

Ironie du calendrier : la même année 2002 sortait 28 jours plus tard, tourné lui en 480p avec des caméscopes numériques grand public, preuve que la révolution numérique ne passait pas uniquement par les budgets pharaoniques d’un Lucasfilm. Deux films, deux philosophies, un même constat : en l’espace de quelques mois, le cinéma mondial venait de basculer dans une ère où la pellicule n’était plus une évidence, mais un choix.

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