Deux saisons de Chapeau melon et bottes de cuir et un contrat signé sans discuter : le chiffre lu sur une feuille de paie a tout arrêté pour Diana Rigg

Quatre-vingt-dix livres sterling par semaine. C’est la somme que touchait Diana Rigg alors qu’elle incarnait déjà l’espionne la plus stylée de la télévision britannique, Emma Peel, dans Chapeau melon et bottes de cuir. Le cameraman de la série, lui, en empochait 120. L’écart, découvert presque par hasard après une douzaine d’épisodes, a déclenché l’une des premières prises de parole publiques sur les inégalités salariales dans l’industrie télévisuelle britannique.

À retenir

  • 90 livres par semaine contre 120 pour le cameraman : comment une fiche de paie a changé la trajectoire d’une actrice
  • Aucun soutien du milieu, ridiculisée par la presse, mais Diana Rigg n’a pas cédé face à l’injustice
  • Un combat qui n’a jamais vraiment pris fin : les écarts salariaux perdurent près de 60 ans plus tard

Un contrat signé sans discuter, une découverte qui change tout

À son arrivée sur la série en 1965, Diana Rigg signe son contrat sans vraiment négocier. Normal, à l’époque : une jeune comédienne théâtrale qui décroche un rôle télé de cette ampleur ne pèse pas grand-chose face aux producteurs. C’est en 1991, dans un entretien accordé au Times, qu’elle raconte qu’après 12 épisodes, elle réalise qu’elle gagne 90 livres par semaine, alors qu’un cameraman en touchait 120. Le déclic vient d’une conversation informelle sur le plateau, pas d’une fuite organisée ni d’un audit syndical. L’actrice découvre qu’elle est payée nettement moins que ses homologues masculins, y compris le cameraman, sans qu’aucune raison objective ne justifie cet écart, si ce n’est le fait d’être une femme.

Le contexte rend la chose encore plus frappante. Certaines estimations circulant depuis avancent que son partenaire à l’écran, Patrick Macnee, aurait touché jusqu’à mille livres hebdomadaires au sommet de la popularité du show. Un fossé abyssal entre les deux têtes d’affiche d’une série qui reposait pourtant autant sur elle que sur lui. Diana Rigg n’était pas une simple faire-valoir : elle était en de nombreux points l’égale de son co-star à l’écran, mais côté salaire, elle n’était même pas au niveau du cameraman.

Réclamer, ce n’était pas bien vu

Elle ne fait pas d’esclandre spectaculaire. Pas de grève, pas de conférence de presse. Elle raconte simplement avoir « fait un peu de scandale », précisant qu’à l’époque, il était très mal vu de suggérer qu’on n’était pas suffisamment payé. Le culot, à l’époque, ce n’était pas de sous-payer une actrice. C’était qu’elle ose le signaler.

Le silence qui suit sa réclamation en dit long sur l’époque. Pas une seule femme du milieu ne l’a soutenue quand elle a réclamé plus d’argent après avoir découvert que le cameraman de la série était bien mieux payé qu’elle. Même son partenaire de jeu, celui avec qui elle formait un duo iconique à l’écran, choisit la discrétion. « Ni Patrick, même si je ne lui en ai jamais tenu rigueur, je l’adorais », confiera-t-elle des décennies plus tard au Guardian. Patrick Macnee, gentleman so british devant la caméra, préfère visiblement ne pas s’en mêler en coulisses. « Patrick était adorable et gentil mais voulait une vie tranquille. Et moi, j’étais un problème », résumera-t-elle avec un humour un peu amer.

La presse ne fait pas mieux. Loin d’être présentée comme une actrice qui réclame simplement l’équité, elle se retrouve caricaturée. Le milieu et les journaux la qualifient alors d’« ingrate », de « diva » ou encore de « mercenaire ». Un traitement qui, presque soixante ans plus tard, résonne étrangement avec certaines polémiques actuelles autour des salaires dans le cinéma et la télévision.

Le doublement du salaire, et une bataille qui ne s’arrête pas là

Face à l’absence totale de soutien, Diana Rigg ne cède pas pour autant. Elle explique que son agent ne s’était pas suffisamment renseigné pour négocier correctement un cachet décent en sa faveur, ce qui explique en partie l’écart initial. Sa demande reste pourtant sobre, presque modeste dans la forme. « Tout ce que j’ai dit, c’est : regardez, c’est injuste, et j’ai obtenu le double, 180 livres. Ce n’était toujours pas énorme. Toute discussion sur l’argent est laide, mais je me sentais exploitée et je devais y mettre un terme », expliquera-t-elle.

Le doublement de son salaire arrive donc après cette confrontation feutrée mais déterminée. Rigg exige des producteurs que son salaire soit relevé pour se rapprocher de celui de son partenaire, allant jusqu’à menacer de quitter la série s’ils refusaient. La menace, ou la simple fermeté, suffit. Mais l’épisode la marque durablement : elle qualifiera plus tard cette confrontation de « première grande bataille contre l’autorité masculine » de sa carrière.

Un combat resté minoritaire, un héritage qui persiste

Diana Rigg quittera Chapeau melon et bottes de cuir après deux saisons dans la peau d’Emma Peel, direction le cinéma, où elle deviendra la seule James Bond Girl à épouser 007 dans Au service secret de sa Majesté. Elle poursuivra une carrière prolifique jusqu’à son rôle marquant d’Olenna Tyrell dans Game of Thrones, avant de mourir en 2020. Mais c’est bien cette anecdote de fiche de paie, racontée et répétée dans des interviews des décennies plus tard, qui résume peut-être le mieux son tempérament : celui d’une actrice qui refusait qu’on lui explique que réclamer l’équité, c’était faire un caprice. Le fossé salarial entre acteurs et actrices reste aujourd’hui considérable, l’écart moyen dépassant le million de dollars en faveur des stars masculines, preuve que la bataille lancée par Diana Rigg sur un plateau de tournage en 1965 est loin d’être terminée.

Laisser un commentaire