Ken, survivant de l’enfer. Ken, souvent croise le fer. Ces paroles, je pourrais les chanter les yeux fermés, trente ans après avoir hurlé ce refrain devant ma télé un mercredi après-midi. Puis un jour, par curiosité, j’ai tapé « Hokuto no Ken opening » sur YouTube. Et là, stupeur : la version originale n’a strictement rien à voir. Pas seulement les mots, la musique entière change de nature. AB Productions n’a pas traduit un générique, il en a fabriqué un autre, avec une intention totalement différente.
À retenir
- La version française n’est pas une adaptation, mais une création entièrement nouvelle signée Jean-François Porry et Gérard Salesses
- Le titre original japonais « Ai wo Torimodose !! » parle d’amour perdu, pas de combats et de justice martiale
- AB Productions a volontairement transformé le message pour adapter la série violente à un public français de mercredi après-midi
Un hard rock japonais parlant d’amour, pas de justice
Le générique original de Hokuto no Ken s’appelle Ai wo Torimodose!!, littéralement « Reprends l’amour !! ». Il s’agit du premier générique d’ouverture de l’anime des années 1980 Fist of the North Star, interprété par le groupe de rock japonais Crystal King, avec les couplets chantés par Monsieur Yoshisaki et le refrain par Masayuki Tanaka. Sorti en octobre 1984, c’est un titre de hard rock édité chez Pony Canyon. Rien à voir avec une simple bande-son d’accompagnement : c’est un vrai morceau de rock, nerveux, chanté avec une urgence presque théâtrale.
Le titre est resté célèbre pour son refrain « You wa Shock » (littéralement « tu es un choc »), une phrase qui claque et qui a fini par devenir un surnom alternatif de la chanson elle-même. Le morceau ne raconte pas les combats de Kenshiro. Il parle de passion, de cœur qui s’emballe, d’un amour qu’on cherche désespérément à retrouver. Un choix étonnant pour l’ouverture d’un des animes les plus violents de l’histoire du petit écran, où les crânes explosent littéralement à l’écran. Ce décalage volontaire, entre une musique presque sentimentale et des images ultra-brutales, faisait justement partie du charme de la série au Japon.
AB Productions n’a pas traduit, il a tout réécrit
La version française diffusée en France n’a jamais été une adaptation du titre de Crystal King. Les paroles françaises sont signées Jean-François Porry, la musique Gérard Salesses, le tout interprété par Bernard Denimal pour le générique du dessin animé diffusé en 1988 sous le label AB Productions. : nouvelle mélodie, nouveaux arrangements, nouveau texte. Rien n’a été gardé de l’original, ni la musique rock, ni le thème amoureux.
À la place, on retrouve un texte taillé pour un public d’enfants du mercredi après-midi. « Ken, survivant de l’enfer, Ken, souvent croise le fer, Ken, dans le chaos des esprits, Ken, contre les fous les bandits », entonne Bernard Denimal, avant d’enchaîner sur un héros « héritier des plus grands maîtres chinois » dont le seul but est de « combattre et détruire les Forces du Mal ». C’est efficace, ça scande bien, ça donne furieusement envie de lever le poing devant l’écran. Mais c’est aussi terriblement générique : ce texte pourrait s’appliquer à n’importe quel héros d’arts martiaux post-apocalyptique. Toute la dimension « amour perdu, cœur qui s’emballe » du morceau japonais a purement et simplement disparu, remplacée par un inventaire de qualités martiales dignes d’une fiche produit de jouet.
Ce n’était pas un accident isolé. Gérard Salesses était le compositeur et arrangeur exclusif de l’émission, chargé de composer et d’arranger toute la journée de nombreux thèmes, génériques et chansons pour tous les artistes d’AB. une véritable usine à génériques tournait en continu, produisant des mélodies françaises originales plutôt que des adaptations fidèles des thèmes japonais. Ken le Survivant n’était qu’un titre parmi une longue liste traitée de la même façon.
Pourquoi un tel écart entre les deux versions
Le contexte de diffusion explique en partie ce grand ménage. En France, la série a été diffusée dans le Club Dorothée, une émission pour enfants produite par AB Productions pour le compte de TF1 à partir d’août 1988. Au Japon, la logique était totalement différente : la violence du manga était déjà atténuée dans la série télévisée par rapport à l’œuvre originale, et l’anime était diffusé à 19 heures, une heure de grande écoute, sans jamais susciter de vagues de protestation comme en France. Un thème musical sur l’amour perdu passait très bien dans ce cadre. En France, où la série a immédiatement suscité la polémique auprès des associations familiales, un générique plus « carré », centré sur le combat du bien contre le mal, servait presque de bouclier éditorial face aux critiques.
Il faut dire que l’enjeu dépassait le simple générique. Cette œuvre, adaptation du manga écrit par Buronson et dessiné par Tetsuo Hara, reste considérée comme l’une des franchises japonaises les plus populaires, avec un manga original vendu à plus de 100 millions d’exemplaires. AB Productions n’adaptait pas un petit programme obscur, mais un monument déjà culte au Japon, qu’il fallait rendre présentable pour une case jeunesse française sous surveillance constante des associations de parents.
Ce qui frappe, avec le recul, ce n’est pas que le générique français soit « moins bon ». C’est qu’il raconte une toute autre histoire. Là où Crystal King chantait la fragilité d’un cœur qui s’emballe, Bernard Denimal chantait la certitude d’un poing qui frappe. Deux générations de spectateurs français ont grandi en associant Ken à la justice expéditive, quand des millions de Japonais l’associaient d’abord à un frisson amoureux hurlé en pleine apocalypse nucléaire. Le même dessin animé, deux bandes-son, deux émotions presque opposées : voilà tout ce qu’un simple clic sur une vidéo japonaise peut révéler, trois décennies après la diffusion originale.
Sources : japon.canalblog.com | allocine.fr