Deux saisons. C’est le temps qu’aura duré le règne d’Emma Peel, l’espionne en combinaison de cuir qui a transformé Diana Rigg en icône planétaire de Chapeau melon et bottes de cuir. Pas une, comme la légende urbaine le raconte parfois, mais deux : les saisons 4 et 5, diffusées entre 1965 et 1967. Et au cœur de ce départ resté célèbre, une découverte aussi banale que révoltante : le technicien qui tenait la caméra sur le tournage touchait, chaque semaine, davantage qu’elle.
À retenir
- Une fiche de paie révèle un écart choquant : le cameraman gagne 120 livres par semaine, l’actrice principale seulement 90
- Aucune solidarité ne vient soutenir sa demande d’équité, même pas de la part de son partenaire à l’écran
- Diana Rigg continue à dénoncer ces inégalités des décennies plus tard, constatant que rien n’a vraiment changé
Une fiche de paie qui a tout déclenché
L’histoire n’a rien d’une exagération de tabloïd. En 1991, elle a raconté au Times qu’après 12 épisodes, elle avait réalisé qu’elle gagnait 90 livres par semaine, alors qu’un cameraman en touchait 120. Un écart qui paraît presque anecdotique aujourd’hui, mais qui, à l’époque, relevait du tabou absolu dans une industrie télévisuelle britannique encore verrouillée par des rapports de force très masculins.
Face à cette découverte, l’actrice n’a pas hurlé, ni claqué de porte sur le champ. « Non, je n’ai pas tapé du pied. Tout ce que j’ai dit, c’est : « Regardez, c’est injuste », et j’ai obtenu le double, 180 livres. Ce n’était toujours pas énorme. Toute discussion sur l’argent est laide, mais en même temps je sentais que j’étais exploitée et je devais y mettre un terme », expliquait-elle des années plus tard. Une phrase qui résume à elle seule le paradoxe de l’époque : demander l’équité passait déjà pour un acte de rébellion.
Le contraste est encore plus frappant si l’on regarde du côté de son partenaire à l’écran. Certains rapports suggèrent que son co-star masculin, Patrick Macnee, touchait jusqu’à 1000 livres par semaine au pic de popularité de la série. Un cameraman mieux payé qu’une actrice principale, et un acteur principal payé plusieurs fois plus que sa partenaire : la hiérarchie salariale de l’époque ne laissait aucun doute sur qui comptait vraiment aux yeux des producteurs.
Le silence assourdissant de l’industrie
Ce qui frappe le plus dans le témoignage de Diana Rigg, ce n’est pas tant le chiffre que l’isolement qui a suivi sa demande. « J’ai fait un peu de bruit à ce sujet », a-t-elle dit. « À l’époque, il était considéré comme très mal vu de suggérer qu’on ne gagnait pas assez ». Aucune solidarité, aucun soutien, pas même de la part de celles qui auraient pu comprendre sa situation. « Pas une seule femme de l’industrie ne m’a soutenue quand j’ai demandé plus d’argent après avoir découvert que le cameraman de The Avengers était bien mieux payé que moi. Patrick non plus, même si je ne lui en ai jamais voulu, je l’adorais », a-t-elle confié au Guardian en 2019.
Patrick Macnee, justement. L’ironie mérite d’être soulignée : à l’écran, John Steed incarnait le gentleman britannique par excellence, courtois et protecteur. Dans les coulisses, il est resté muet. « Patrick était un homme charmant et gentil mais il voulait une vie tranquille. Et moi, j’étais l’élément perturbateur », a raconté Rigg. Un silence qui en dit long sur la dynamique de l’époque : les hommes gentilshommes à l’écran pouvaient très bien s’accommoder d’inégalités criantes hors caméra.
La presse, elle, n’a pas ménagé l’actrice. « J’ai été traitée de tous les noms, et personne ne m’a soutenue », a-t-elle ajouté, décrivant ce qu’elle a appelé sa première grande bataille contre « l’autorité masculine ». Mercenaire, diva, ingrate : les qualificatifs pleuvaient dès qu’une femme osait chiffrer sa valeur professionnelle. Rien de très éloigné, d’ailleurs, des polémiques salariales qui continuent d’agiter Hollywood aujourd’hui.
Pourquoi elle a fini par quitter le tournage
Contrairement à l’idée reçue, l’argent n’explique pas tout le départ de Rigg à l’issue de la cinquième saison. Le cachet obtenu après sa demande, doublé mais encore loin d’être mirobolant selon ses propres mots, a réglé le problème immédiat. Ce qui a poussé l’actrice vers la sortie relève davantage d’une lassitude artistique. Se sentant rapidement enfermée dans la peau d’un même personnage, Diana Rigg a quitté le show en 1968 pour un film de la franchise James Bond, en l’occurrence Au service secret de Sa Majesté, où elle a incarné la seule femme à avoir épousé l’agent 007 à l’écran.
Ce schéma n’avait d’ailleurs rien d’inédit dans la série. Honor Blackman, comme Diana Rigg, a quitté Chapeau melon et bottes de cuir pour interpréter un rôle féminin important dans un James Bond, Blackman pour Goldfinger, Rigg pour le film suivant. Deux actrices, deux départs presque identiques, comme si la franchise Bond servait de porte de sortie logique aux héroïnes de la série d’espionnage britannique.
La popularité du personnage n’a d’ailleurs jamais réellement lâché l’actrice. Bien après son départ, le rôle d’Emma Peel est resté indissociable de son image publique, au point d’éclipser parfois ses prestations shakespeariennes ou sa consécration tardive dans Game of Thrones où elle incarnait Olenna Tyrell.
Un combat qu’elle a continué à porter, des décennies plus tard
Ce qui frappe rétrospectivement, c’est la constance de son discours. Interrogée en 2019 lors du festival Canneseries, où elle recevait un prix pour l’ensemble de sa carrière, l’actrice octogénaire n’avait rien perdu de sa combativité. Elle affirmait alors que les femmes devaient enfin être « payées leur dû » après des décennies de sexisme à l’écran et de salaires inférieurs. La polémique qui venait d’éclater autour de la série The Crown, où l’acteur jouant le prince Philip touchait plus que Claire Foy dans le rôle-titre, lui rappelait combien peu de choses avaient changé en un demi-siècle. Une anecdote de cameraman mieux payé, née en 1965 sur un plateau de télévision britannique, reste aujourd’hui d’une actualité presque gênante.
Sources : jeanmarcmorandini.com | franceinfo.fr