« Mon dresseur niveau 78 n’apparaissait plus au menu » : pourquoi une cartouche de Pokémon Version Rouge finit toujours par tout oublier

Le message est toujours le même, et toujours aussi cruel. On rallume sa vieille Game Boy, l’écran titre s’affiche, et à la place du nom du dresseur et de son année d’aventure, il n’y a plus que deux lignes : « Nouvelle Partie ». Pas de sauvegarde, pas de résurrection possible. Ce Dracaufeu niveau 78, cette équipe patiemment montée pendant des vacances entières, tout ça s’est évaporé sans prévenir. Et non, ce n’est ni une malédiction ni un bug isolé : c’est une pile bouton, minuscule et increvable en apparence, qui vient de rendre son dernier souffle après avoir tenu bien plus longtemps que prévu.

À retenir

  • Une pile de 3 centimètres seulement contrôle le destin de vos sauvegardes depuis trois décennies
  • Or et Argent lâchent paradoxalement plus vite que Rouge et Bleu, mais pour une raison inattendue
  • Remplacer la pile efface tout — sauf si vous avez l’équipement secret des collectionneurs

Une pile bouton qui n’a jamais été conçue pour durer 30 ans

À l’intérieur de chaque cartouche Pokémon Rouge, Bleu ou Jaune se cache un circuit imprimé minuscule, alimenté par une pile CR1616. Les jeux Gameboy comme Pokémon bleu et rouge nécessitent une pile plus petite (CR1616) que les jeux GameBoy Color qui renferment une pile CR2025. Cette pile n’a qu’un seul travail : maintenir en vie la mémoire qui stocke la partie sauvegardée, même cartouche débranchée, même console éteinte, même rangée au fond d’un tiroir depuis des années.

Le problème, c’est que personne, chez Nintendo comme ailleurs, n’a conçu ces piles pour tenir trois décennies. Les sauvegardes des jeux Pokémon Bleu/Rouge/Jaune/Argent/Or/Cristal sont conservées dans une petite batterie qui est obligée de marcher constamment pour ne pas perdre les données, et cette batterie a une autonomie d’environ 15 ans. Sorti au Japon en 1996 puis chez nous à la fin des années 1990, le jeu culte de la première génération a donc largement dépassé la date de péremption technique de son composant le plus fragile. Concrètement, la panne n’est pas un accident : c’est une certitude statistique, juste une question de timing.

Et le verdict, une fois la pile à plat, est sans appel. Dans le cas d’un simple faux contact, la sauvegarde est effacée mais on peut recommencer une partie normalement, mais si la pile est réellement épuisée, toute sauvegarde devient impossible, et il faudrait finir le jeu d’une traite pour espérer jouer correctement. une fois le mal fait, chaque nouvelle partie s’auto-détruit à l’extinction de la console. Un comble pour un jeu qui a fait passer des générations entières à sauvegarder toutes les cinq minutes par réflexe.

Pourquoi Rouge et Bleu tiennent (un peu) mieux que Or et Argent

Voilà où l’histoire devient presque injuste pour les possesseurs de Pokémon Or, Argent ou Cristal. Sortis deux ans après la première génération, ces jeux ont paradoxalement des cartouches qui lâchent souvent plus vite que leurs aînées. La raison tient à un composant que Rouge et Bleu n’ont jamais eu besoin d’embarquer : une horloge interne en temps réel, indispensable pour gérer le cycle jour/nuit et les événements liés à l’heure du Pokématos.

Les versions Or, Argent et Cristal utilisent la batterie de la cartouche constamment pour toujours afficher l’heure, tandis que les versions Jaune, Rouge et Bleu n’utilisent pas la batterie quand le jeu est éteint, et celle-ci ne s’use donc pas de la même façon. Résultat : la pile de la première génération ne travaille que pour maintenir la sauvegarde en mémoire morte, une tâche beaucoup moins gourmande que faire tourner une horloge en continu, jour et nuit, année après année. Un joueur du forum consacré à la question résume bien le distinguo technique : « la Gen 2 contient une horloge, ce qui fait tourner l’horloge en continue… Alors que la rouge/bleu/jaune n’en a pas et a juste à conserver la sauvegarde alimentée. »

Certains collectionneurs vont même plus loin dans les estimations. Un possesseur de plusieurs cartouches constate que les Pokémon argent/or/cristal ont une durée de vie très courte à cause de l’horloge interne qui use la pile en 4 à 5 ans, quand les piles des Pokémon bleu/rouge/jaune, qui n’ont que les sauvegardes à assurer, durent plus de 10 ans. Ce n’est donc pas votre cartouche de Rouge qui est particulièrement chanceuse : c’est simplement qu’elle a moins de travail à faire pour rester en vie. Une bonne nouvelle relative, puisque le sursis n’est jamais éternel non plus.

Changer la pile, oui, mais gare à l’effet pervers

Techniquement, remplacer cette fameuse pile n’a rien d’un exploit d’ingénieur. Il suffit d’ouvrir la cartouche avec un tournevis spécial, de dessouder l’ancienne pile et d’en ressouder une neuve à sa place, en respectant la polarité. On utilise un embout de vis de sécurité pour retirer les vis et ouvrir la cartouche, on trouve alors la carte de circuit imprimé qui abrite la pile, on la désoude au fer avant d’installer la nouvelle en respectant la polarité correcte. Des kits complets, pile et outil d’ouverture inclus, se trouvent facilement en ligne pour quelques euros.

Mais il y a un os, et de taille : l’opération elle-même efface tout. Même s’il est possible de changer la pile, cela entraîne par la même occasion l’effacement des sauvegardes. Le temps de dessouder l’ancienne pile et d’en ressouder une neuve, le circuit se retrouve sans aucune alimentation, ne serait-ce que quelques secondes, et c’est suffisant pour tout perdre. La seule parade sérieuse consiste à extraire les données avant l’opération grâce à un lecteur de cartouches spécialisé, une manipulation réservée aux plus bricoleurs ou aux collectionneurs qui tiennent vraiment à leur équipe d’origine.

Pour les autres, le remplacement de pile a surtout un mérite : il redonne à la cartouche la capacité de sauvegarder à nouveau, même si la partie qu’on y lance repart de zéro. Ce qui, avouons-le, n’est pas non plus la pire nouvelle : recommencer un Pokémon Rouge depuis le Bourg Palette, cette fois avec la certitude que la pile tiendra encore une bonne quinzaine d’années, ça a même un charme particulier. Comme une madeleine de Proust qu’on est cette fois-ci sûr de pouvoir ressavourer jusqu’au bout.

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