« On trouvera un autre J.R. » : pourquoi les premiers épisodes de la saison 4 ont été tournés en contournant Larry Hagman

Larry Hagman incarnait J.R. Ewing depuis le tout premier épisode de Dallas, mais au printemps 1980, la production s’est retrouvée face à un problème inédit : comment tourner les premières séquences de la saison 4 sans son acteur principal, en pleine négociation de contrat ? La réponse tient en une image restée célèbre : sur la civière qui transporte le corps de J.R. blessé dans l’épisode d’ouverture, ce n’est pas Larry Hagman qui est filmé. Larry Hagman n’était pas présent lors du tournage de cet épisode et c’est un figurant, illustre inconnu, qui est sur la civière.

À retenir

  • Comment les producteurs ont-ils pu tourner les scènes d’ouverture sans leur acteur vedette ?
  • Quels noms circulaient dans la presse pour un éventuel remplacement de J.R. Ewing ?
  • Quelle stratégie radicale Hagman a-t-il employée au cœur des négociations ?

Un bras de fer qui tombe au pire moment pour les producteurs

Le contexte joue en sa faveur, et Hagman le sait parfaitement. La saison 3 s’était terminée sur l’un des cliffhangers les plus commentés de l’histoire de la télévision américaine : J.R. abattu par un tireur resté hors champ, dans l’épisode « A House Divided ». Pendant l’intersaison 1980, alors que le monde entier se demandait qui avait attaqué J.R., Larry Hagman a mené une grève à lui tout seul. Ses exigences salariales dépassent largement les standards de l’époque, mais Kim LeMasters, alors dirigeant de CBS, résume la situation avec une franchise désarmante des années plus tard :
« We were caught and he knew it. What are you going to do, replace Larry Hagman? »

Les chiffres donnent le vertige.
En 1980, au sommet du succès de Dallas, Larry Hagman avait touché 15 000 dollars par épisode pour incarner J.R. Ewing, l’équivalent d’environ 50 000 dollars actuels, une somme déjà considérée comme une fortune pour un salaire télévisuel.
Mais l’acteur vise beaucoup plus haut.
Conscient de sa popularité et de son pouvoir de négociation, à l’approche de la saison 4, Larry a instruit ses agents de rompre son contrat et d’exiger un nouveau tarif par épisode : 100 000 dollars.
Du jamais-vu à l’époque, et pourtant obtenu. Détail savoureux :
ses agents se sont même présentés aux réunions en Stetson et bottes de cow-boy, à l’insistance de Larry
.

Robert Culp, l’ombre qui planait sur le rôle de J.R.

Face à cette impasse, les producteurs ne bluffent qu’à moitié. L’idée de tuer définitivement le personnage ou de le faire renaître sous d’autres traits circule sérieusement dans les couloirs de Lorimar.
Pendant les négociations avec l’acteur, CBS s’est préparé à le remplacer en faisant subir à J.R. une opération de chirurgie faciale reconstructive
, malgré la balle reçue dans l’abdomen. Un scénario qui aurait justifié un nouveau visage, donc un nouvel acteur, sans jamais avoir à écrire la mort du personnage le plus rentable de la chaîne.

Le nom qui revient alors avec insistance dans la presse américaine est celui de Robert Culp, star de la série d’espionnage « Les Espions ». Cette rumeur s’avère toutefois bien plus fragile qu’elle n’y paraît : Robert Culp a lui-même affirmé, dans une interview,
qu’on ne lui avait jamais demandé d’être sur « Dallas »
. De son côté, Patrick Duffy, témoin direct des coulisses de l’époque, a expliqué que
la rumeur d’un recasting, largement propagée à l’époque, avait surtout été lancée par Lorimar elle-même
, qui affirmait vouloir recaster J.R., même si le studio et Hagman savaient tous deux
que personne d’autre que Larry Hagman ne pouvait incarner J.R.
Le nom de Robert Vaughn circulait également parmi les options évoquées dans certains témoignages d’époque. La manœuvre n’est d’ailleurs pas totalement désintéressée : plusieurs témoignages suggèrent que Lorimar agitait ces noms autant pour intimider Hagman que par réelle conviction de les employer. Une stratégie qui, on le sait aujourd’hui, n’a pas empêché Hagman d’obtenir gain de cause, mais qui a bien alimenté, un temps, la rumeur autour du visage le plus célèbre du petit écran américain.

Tourner autour d’une absence, littéralement

Pendant que les avocats négocient, les caméras, elles, ne s’arrêtent pas.
Lorimar Productions a commencé à tourner différents épisodes de Dallas qui ne comprenaient pas Hagman.
Une grève des acteurs hollywoodiens vient compliquer davantage le calendrier :
la grève conjointe de la SAG et de l’AFTRA a commencé le 21 juillet et a duré jusqu’au 24 octobre 1980
, réclamant notamment des avancées sur les résidus liés aux marchés de la vidéo domestique, et paralysant une partie de la production télévisuelle et cinématographique. Deux crises sociales s’enchevêtrent, l’une syndicale, l’autre individuelle, retardant d’autant le tournage.

Pendant ce bras de fer, Hagman fait un choix qui en dit long sur son sang-froid : il part en vacances.
Au milieu des négociations, Hagman a emmené sa famille à Londres pour leurs vacances de juillet.
Une façon de montrer qu’il n’était pas pressé, pendant que les scénaristes tournaient autour de son absence, littéralement, en filmant des scènes où J.R. reste hors champ ou de dos. Résultat concret à l’écran :
tenant bon pour un salaire plus élevé, Hagman n’est apparu dans le premier épisode de la saison que dans les toutes dernières minutes.
Un tour de force de montage pour un feuilleton qui carbure justement à la présence magnétique de sa star.

Le secret entourant l’identité du tireur ajoute une couche supplémentaire de complexité.
La production a filmé plusieurs acteurs en train de tirer sur J.R. pour préserver le secret, y compris Hagman lui-même.
Une précaution qui confirme à quel point la production redoutait les fuites, dans une époque sans réseaux sociaux mais où la presse people américaine suivait déjà chaque rebondissement du dossier.

Un dénouement qui a changé les règles du jeu télévisuel

L’issue est connue : Hagman obtient gain de cause, revient sur le tournage et l’intrigue peut enfin se conclure.
En novembre 1980, un chiffre vertigineux de 83 millions de téléspectateurs se sont branchés pour regarder le dénouement de la saison, un score qui reste à ce jour le deuxième plus élevé pour une émission américaine hors Super Bowl, derrière le final de M*A*S*H.

Cet épisode de bras de fer a laissé une trace durable dans l’industrie, bien au-delà de Dallas : selon certains observateurs, il a pu inciter par la suite les showrunners à se montrer plus prudents avant de montrer à l’écran des acteurs qui ne sont pas encore sous contrat dans les finales de saison, un cliffhanger pouvant se transformer en levier de négociation coûteux pour le casting. Une leçon que l’histoire de Dallas illustre en tout cas assez bien : mieux vaut ne jamais rendre un personnage indispensable avant d’avoir sécurisé la signature de l’acteur qui l’incarne.

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